'Le Mao' extrait : Le président Mao en route vers Anyuan

'L’icône la plus populaire de l’ère maoïste a une histoire édifiante.
Une peinture est commandée en 1967, en pleine Révolution culturelle, à un jeune artiste encore étudiant à l’École des Beaux-Arts de Pékin, Liu Chunhua, et à trois de ses condisciples. La mission s’avère délicate : il leur faut exécuter un tableau représentant Mao Zedong en 1921 à Anyuan, une petite bourgade minière située à la limite de la province du Jiangxi et de celle du Hunan. Le choix du thème est tout sauf anodin et en l’occurrence très politique. Cette commande, comme tout le thème de l’exposition qui aura lieu, à partir du 1er octobre 1967, intitulée « La pensée de Mao Zedong illumine le mouvement des ouvriers d’Anyuan » vise à porter le discrédit sur le pire ennemi de Mao Zedong, son successeur, Liu Shaoqi, devenu président de la République depuis les errements du Grand Bond en avant. Au passage, il faut relever que les deux premiers présidents de la République populaire de Chine sont issus de la même région et quasiment du même district, dans la province du Hunan. Ils se côtoient dès les années 1920. 


À la fin de 1921, suite à un appel des mineurs d’Anyuan auprès du Parti communiste chinois (PCC), Mao se rend effectivement sur place. En 1922, Liu Shaoqi, de retour d’URSS, s’y rend à son tour et déclenche la première grève ouvrière depuis la création du Parti. Cette grève permet aux nouveaux cadres communistes de prouver à leurs homologues soviétiques qu’eux aussi suivent l’orthodoxie marxiste-léniniste en tentant de déclencher la révolution à partir du seul prolétariat. Cette action symbolique sera longtemps portée au crédit de Liu Shaoqi. 

En 1960, l’artiste Hou Yimin avait peint « Liu Shaoqi et les mineurs d’Anyuan » en hommage à celui-ci, et ce en conformité avec la propagande de l’époque. Dans le même esprit, un film, La Plaine du feu, est tourné sur place en 1962. Son argument : la grève de 1922. L’année suivante, le film est projeté en plein air à Anyuan. Les spectateurs, faute de place, grimpent sur les toits et sur les arbres alentour. Nombre de mineurs sont émus aux larmes. Le «Président Liu » est alors au zénith et fait de l’ombre à son rival, une ombre qu’il va payer au prix fort. Le tableau commandé à Liu Chunhua se veut la réponse, sept ans après, du loup à la bergère. 

Tout oppose les deux tableaux. Le premier est marqué par le « réalisme socialiste ». Le jeune Liu Shaoqi, placé au centre du tableau, est entouré par des mineurs faméliques, prêts à en découdre. L’œuvre est empreinte d’un climat de violence. Le travail de Liu Chunhua se joue dans un tout autre registre, celui de l’idéalisme. La peinture de Hou Yimin, jugée sera détruite en 1968, très certainement par les Gardes rouges. Une nouvelle version en sera délivrée en 1979. L’exposition programmée au plus fort du conflit entre les deux leaders fonctionne comme une arme contre celui qui, aux yeux de Mao, lui a volé son siège. Pour mener à bien leur offensive, les thuriféraires du Grand Timonier tordent le cou à la vérité historique, décrétant qu’il s’est rendu sept fois sur place ! L’attaque est menée, comme s’en souvient Liu Chunhua, par des Gardes rouges, étudiants et de jeunes professeurs de la capitale, manipulés par l’épouse de Mao, Jiang Qing.

Autre point contestable : le tableau s’intitule Le Président Mao en route vers Anyuan. Or en 1921, le jeune communiste n’est « président » de rien. Cette supercherie vise à enfoncer encore plus l’autre « président », Liu Shaoqi, et à accentuer au passage le culte de la personnalité. 

À vrai dire, lorsque Liu Chunhua et ses amis commencent leurs recherches, au printemps 1967, le sort de Liu Shaoqi est déjà scellé. Dès août 1966, Mao et Jiang Qing s’acharnent sur lui et sur son épouse, surnommée « la belle Wang Guangmei ». Rien ne leur sera épargné, ni les agressions des Gardes rouges, ni les insultes sous forme de dazibao (affiches couvertes de « grands caractères ») sur les murs de leur maison, ni les humiliations faites à toute leur famille, bientôt jetée en prison. La mère de Guangmei y mourra. Un fils de Liu se suicidera. Le summum est atteint le 5 août 1967, lorsqu’ils sont jugés tous deux par un prétendu « tribunal populaire ». Sous les yeux de leurs enfants, dont le plus jeune n’a que six ans, ils sont frappés sur la tête à coups de Petits Livres rouges. On leur ordonne ensuite de « faire l’avion » – zuo feiji –, une torture redoutable souvent utilisée lors de la Révolution culturelle, avant que la foule présente ne piétine littéralement celui qui est encore officiellement président de la République populaire de Chine. 

Avant de se mettre au travail, Liu Chunhua se rend à Anyuan, multiplie les croquis, cherche la forme idéale pour représenter le grand homme et rencontre comme il se doit « les masses », représentées en l’occurrence par les vieux mineurs à la retraite. Pour portraiturer Mao, il cherche parmi les rares photos d’époque et se voit dans l’obligation de composer son visage à partir de plusieurs d’entre elles, tout en se fiant à sa propre intuition. Là se situe le premier tour de force : pour la première fois, une icône du culte et de la propagande n’est pas directement inspirée par une seule image mais par un travail de composition, ce dont Liu Chunhua n’est pas peu fier. La coiffure choisie par l’artiste donne au personnage un air plus romantique ou plus révolutionnaire, c’est selon ; l’expression du visage traduit la volonté inflexible qu’il incarne, une détermination tranquille renforcée encore par un poing gauche farouchement fermé, comme celui de cette autre icône qu’est Liu Houlan, martyr révolutionnaire elle-même sanctifiée (voir page X).

Liu Chunhua s’inspire de plusieurs photos montrant le jeune Mao portant la longue robe traditionnelle – changshan – à laquelle il donne une couleur d’un bleu passé sur les conseils des vieux mineurs qui suggèrent aussi un parapluie en toile huilée à cause des pluies fréquentes dans la région et des sandales de paille. Par déférence, Liu choisit des chaussures de toile.

Le second tour de force de Liu Chunhua, c’est indéniablement l’idée de situer « le Président Mao » seul, au sommet d’un col et comme peint en contre-plongée. Un choix que l’artiste explique aujourd’hui en soulignant sa volonté de mettre son sujet en valeur. (Entretien avec l’auteur le 27 juillet 2008 à Pékin.)

Le soleil se lève. Sous ses pieds, la brume, peut-être la pluie. Cet homme-là a vaincu les profondeurs. Le vieux monde est déjà derrière lui. Il a la tête près des nuages, qui symbolisent, aux yeux de l’artiste, la lutte des classes, les affrontements à venir. Mao respire la fermeté, le calme et attrape toute la lumière. Il donne même le sentiment de pouvoir léviter. Certains commentateurs chinois y voient la descente sur terre d’un jeune dieu. Liu s’en défend, notant que lui-même avait une ambition toute autre : il souhaitait donner le sentiment que « Mao allait à la rencontre de la nation toute entière ». Aucune influence chrétienne selon lui. Il est totalement ignare en la matière. Sa seule référence : le peintre soviétique Vladimir Alexandrovich Serov qui peignit en 1950 Une visite de Lénine. De ce dernier au Grand Timonier, il n’y avait qu’un pas.

La légende veut que l’affiche tirée du tableau ait échoué au Vatican où l’on était persuadé qu’il s’agissait d’une image christique, de la représentation d’un jeune missionnaire chinois allant évangéliser les païens. Une fois l’icône sacrilège repérée, elle fut prestement retirée des cimaises du Vatican. Liu Chunhua en rit encore.'

A suivre...





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