Claude Hudelot : 'Le Mao' pour China Files

Beaucoup de livres ont été écrit sur Mao, quelles ont été vos motivations ? Comment avez-vous mené vos recherches ? 

Ce livre termine un long cycle de 40 ans. Mais, si je me suis toujours intéressé à l’iconographie concernant Mao Zedong et la révolution chinoise, si j’avais mené une première analyse dans « Mao », collection, la vie, la légende (Larousse, 2001), il me semblait qu’il fallait aller plus loin. 

Parallèlement à ces recherches, j’ai commencé à collectionner des objets de toutes sortes sur Mao et la révolution chinoise à partir de 1987. J’en ai aujourd’hui environ 2.000, ce qui est peu : le moindre vrai collectionneur chinois en a 10.000, voire 100.000. C’était le meilleur moyen, en allant aux marchés aux puces, en rencontrant aussi d’autres collectionneurs, de comprendre l’ampleur du phénomène, la diversité et l’unité de cette production. La télévision nationale chinoise a d’ailleurs effectué un reportage sur ma collectionnite aiguë en 1993. 

De la rencontre avec un autre collectionneur, Guy Gallice, lui-même photographe, est née l’idée d’inventer un livre d’un genre nouveau, ni catalogue, ni seulement « livre d’histoire », même si celle-ci est au cœur de notre ouvrage. Un livre unique, permettant de présenter non pas tous les objets produits par la propagande maoïste – c’est impossible ! - mais montrant leur impeccable organisation, leurs messages et leur esthétique. 

Et en même temps, un livre qui interprète ces objets et ces œuvres, qui les situe dans leur contexte historique et politique, qui aille au-delà en donnant une vision d’ensemble, sans parti pris et sans langue de bois. Un livre aussi qui donne la parole à certains de ceux qui ont été les artisans conscients ou inconscients de cette propagande gigantesque, le culte de Mao Zedong apparaissant comme le plus inouï que l’humanité ait jamais connu. 



A quelles difficultés avez-vous été confronté ? 

Celle de trouver un éditeur, celle de prendre le temps de rencontrer les uns et les autres, de photographier correctement les œuvres, celle de dénicher des œuvres à la fois riches en informations et de qualité. C’est nous semble-t-il un autre aspect de cet « ovni » : sortir des sentiers battus, en montrant à la fois des objets cultes comme le Petit Livre rouge, des instruments faisant partie du quotidien – comme les théières, les thermos - et des œuvres populaires conçues dans la ferveur du moment. 

Comment se sont passées les rencontres avec les artistes ? 

Les rencontres avec les artistes, photographes et peintres, ont été de grands moments de part et d’autre. De la nôtre parce que nous étions heureux de rencontrer des « acteurs » talentueux et témoins précieux de cette période cruciale de l’histoire contemporaine de Chine, par exemple Hou Bo, Xu Xiaobing ou Liu Chunhua, parce qu’ils ont été d’une grande sincérité, d’une grande honnêteté ; de leur part parce qu’ils ont apprécié que des chercheurs étrangers s’intéressent à leur travail, le prenne en compte et le réévalue à l’aune de l’Histoire. 

Aucun n’a refusé d’évoquer cette période et certains de ses moments difficiles. Il faut cependant préciser que ces artistes semblent garder du Président Mao un souvenir très positif. A l’évidence, soit ils n’étaient pas conscients des grandes catastrophes provoquées par la politique de Mao et de ses proches, soit ils ont préféré fermer les yeux. 

Quel était votre sentiment lorsque ces moteurs de propagande parlaient de leur travail ? 

A l’évidence, ils n’étaient pas conscients du rôle parfois éminent qu’ils jouaient en tant que rouages de la propagande. A leur décharge, il faut préciser qu’ils étaient totalement manipulés par le Pouvoir, lequel se gardait bien de les informer des enjeux politiques et autres règlements de compte entre fractions. L’exemple le plus patent est celui du peintre Liu Chunhua, dont le fameux tableau, « Le Président en route vers Anyuan », s’est avéré en fait une arme politique redoutable. 

Que pensez-vous de Mao ? 

C’est tout d’abord sa complexité qui me frappe. C’est aussi l’incroyable destin qu’il a connu. Je dirai que c’est un homme qui a très tôt prouvé qu’il avait non seulement des compétences hors du commun – capacité d’apprendre, d’analyse, et très tôt une vision des choses et du monde – mais aussi un appétit démesuré : appétit de vivre, de manger, de consommer, de jouir et pardessus tout, au fil du temps, une volonté de pouvoir qui la menée au sommet de l’Etat chinois. On peut aussi ajouter qu’il avait un vrai charisme, même si je ne crois pas qu’il fût un grand orateur, gêné d’ailleurs par son accent qu’il compensait par une présence physique indéniable. L’une de ses armes favorites était l’humour, son rire est légendaire. 

Dans un tout autre registre, il a prouvé qu’il était un vrai stratège, au sens politique comme au sens militaire. Il savait non seulement communiquer mais surtout avait un don pour les « formules magiques », les slogans, et jouait comme personne avec les mots et le langage. 

Ses défauts sont l’envers de ses qualités. Il fut très tôt un « calculateur », dans le sens positif et surtout négatif de ce terme, un comploteur. Il semble bien aussi qu’il n’avait aucune pitié, aucune fidélité. Disons que le jeune révolutionnaire idéaliste qu’il fut un temps s’est peu à peu mué en un chef de clan, chef de guerre puis Chef d’Etat redoutable. 

La fameuse phrase de Deng Xiaoping selon laquelle Mao Zedong serait bon à 70% et pas bon à 30% est une ineptie qui a porté un préjudice considérable à la Chine, et ce, jusqu’à ce jour. Car la démaoïsation n’a jamais eu lieu. Ce refus de regarder la réalité historique en face a provoqué ce qu’un philosophe, Jean-François Billeter a appelé « le trou noir de l’oubli », faisant de la Chine un pays muet à propos de son passé au risque de voir les futures générations totalement coupées de leurs racines. 

Le Mao par Claude Hudelot et Guy Gallice, éditions du Rouergue, 52 euros

Du même auteur : 
Mao, La Vie, La Légende, éditions Larousse
La Longue Marche vers la Chine moderne, éditions Gallimard
La Longue Marche, éditions Gallimard





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